Publicado en línea el Domingo 25 de agosto de 2019, por Howard Zinn*

En 1969, le mouvement des droits civiques et la mobilisation contre la guerre avaient permis d’accumuler une somme gigantesque d’expérience pratique, mais aucune assise théorique claire. Jugeant qu’il était temps de combler ce manque, Priscilla Long rassembla plusieurs articles dans un recueil intitulé The New Left, qui fut publié par un petit éditeur de Boston, Porter Sargent. L’historien et militant Staughton Lynd écrivit l’introduction, et le tout premier article fut rédigé par celui qu’on considérait généralement comme le maître à penser de la nouvelle gauche, Charles Wright Mills. Figuraient aussi des articles de Barbara Deming, Noam Chomsky, Daniel Berrigan, Paul Mattick, Percival et Paul Goodman.

Howard Zinn Extrait de The New Left (1969)Chapitre XVI,

« Le marxisme et la nouvelle gauche »

(version condensée)

http://www.elcorreo.eu.org/IMG/png/... <http://www.elcorreo.eu.org/local/ca...> Mon intention dans cet article n’est pas de définir le radicalisme de la nouvelle gauche, mais bien de le redéfinir. Car, par une coïncidence remarquable, il se trouve que je crois à l’esprit du marxisme – le fait de déterminer ce qu’une chose est à partir de ce qu’elle devrait être. Le marxisme postule que tout – même une idée – acquiert une signification nouvelle à chaque moment, dans chaque situation historique singulière. Il tente d’éviter le pur exercice d’érudition qui prétend se contenter de relever scrupuleusement les faits, de décrire – oubliant que décrire, c’est déjà circonscrire. […]

Le marxisme n’est pas un corpus de dogmes rigide destiné à être consigné dans de grands livres noirs ou de petits livres rouges puis mémorisé. C’est un ensemble de propositions précises, fortes et audacieuses sur le monde moderne, une vision de l’avenir à la fois vague et stimulante et, plus fondamentalement, une façon d’appréhender la vie, les individus, nous-mêmes, un certain type de réflexion sur la pensée et sur l’existence. Surtout, c’est une pensée qui pousse à l’action.

Ce qui est enthousiasmant dans la nouvelle gauche – cet assemblage composite de militants des droits civiques, de partisans du Black Power, de militants des ghettos, d’étudiants rebelles et d’opposants à la guerre du Vietnam – c’est sa capacité d’action. À ce carrefour où se croisent l’esprit du marxisme et l’action de la nouvelle gauche, cette dernière retiendra du marxisme – si elle est sage – non pas ses propositions exactes sur le monde dans lequel vivaient Marx et Engels (un monde qui n’est le nôtre qu’en partie), mais son approche. Elle se caractérise par l’exigence d’une redéfinition constante de la théorie à la lumière de la réalité immédiate, et par une insistance sur l’action comme mise à l’épreuve et mise au travail de la théorie.

L’une des formules de Marx les plus citées et les plus ignorées dans la pratique est la onzième de ses Thèses sur Feuerbach (vers 1845) : « Les philosophes ont seulement interprété le monde de diverses manières, ce qui compte, c’est de le transformer. » Or puisque tout corpus d’idées fait partie du monde, cette formule nous invite non seulement à interpréter le marxisme et la nouvelle gauche, mais aussi à les transformer. Dans les thèses qui précèdent, Marx critique l’accent mis par Feuerbach sur « l’activité théorique » : « Toute vie sociale est essentiellement pratique », écrit-il. « Tous les mystères […] trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine. »

[…]

Pour tenter de mettre en pratique l’approche de Marx, considérons le paysage académique actuel. Une grande partie de ce qu’on appelle « histoire intellectuelle » n’est qu’un ratissage stérile d’idées présentes et passées, et non une activité créative de remémoration de l’expérience destinée à améliorer la vie humaine. Nous sommes entourés de querelles grandiloquentes et prétentieuses sur ce que Marx, Machiavel ou Rousseau ont vraiment voulu dire, sur qui a raison et qui a tort – ce qui n’est pour le pédant qu’une autre manière de dire : « J’ai raison et vous avez tort. » Ce qui passe pour des débats théoriques sur des questions d’intérêt public n’est trop souvent qu’une joute personnelle visant à conquérir honneur ou privilèges – chaque participant raisonnant comme le protagoniste de Catch 22, qui voit dans tout événement mondial un bon point ou un mauvais point dans sa destinée personnelle, alors même que des hommes meurent tout autour de lui.

Cet académisme doctrinaire, étrangement, caractérise autant l’ancienne gauche que des revues universitaires qui seraient horrifiées à l’idée d’être classées à gauche ou à droite et que l’on peut de fait difficilement accuser de suivre une ligne identifiable. Parce que la nouvelle gauche a succédé à l’ancienne gauche dans l’histoire de ce pays, et parce qu’elle est largement issue du monde académique (qu’elle provienne des collèges universitaires noirs ou des Berkeley du Nord), elle est congénitalement sujette aux divagations théoriques. Heureusement, les jeunes d’aujourd’hui évitent plus habilement ce genre de pièges.

Les apports de l’ancienne gauche – ils sont considérables – proviennent moins de son fétichisme idéologique que de son action. Elle a tiré son dynamisme, non pas tant des leçons sur la plus-value que de la création de la confédération syndicale du CIO 1, non de l’analyse des positions de Staline sur la question nationale et coloniale mais de la défense des « garçons de Scottsboro2 », non des arguties sur la dictature du prolétariat mais des sacrifices du bataillon Abraham Lincoln3. Il ne s’agit pas de condamner le débat théorique, les principes généraux ou l’analyse des réalités sous-jacentes ; je dis simplement que la théorie doit se transformer au contact de l’observation et s’exprimer par l’action. En d’autres termes, elle doit être pertinente.

Une approche matérialiste – au sens marxiste – formule des indications plutôt que des impératifs. Elle considère par exemple que s’intéresser au contexte où sont apparus les idées et le comportement des individus peut être utile si l’on veut les transformer. La démarche dialectique – au sens de Marx – considère que la situation qu’on analyse n’est pas fixe, mais changeante, et subit l’influence de nos analyses elles-mêmes. Le matérialisme dialectique nous demande d’être attentifs au fait que nous sommes des créatures au champ de vision limité, par les yeux ou par l’esprit, et de ne pas prendre nos perceptions pour la totalité – garder en tête que des tendances antagonistes sont souvent dissimulées sous la surface d’un événement.

[…]

Le marxisme ne nous dit pas exactement ce que nous allons trouver sous la surface : il nous encourage à chercher, insiste pour que nous cherchions. Un marxiste aurait donné un microscope à Lyssenko ; c’est le stalinien qui lui a dicté – ou a créé une atmosphère revenant à lui dicter – ce qu’il devait découvrir avec.

Et si on vous répond que ce n’est pas du matérialisme dialectique ou du marxisme, que c’est du bon sens, du rationalisme, du pragmatisme, de l’empirisme ou du naturalisme, pourquoi nier, pourquoi contester ? Qui se soucie des références ? Il est vrai que l’ancienne gauche refusait toute association avec une autre idéologie. Elle est restée immaculée et solitaire. La nouvelle gauche semble différente.

[…]

Selon moi, le nouveau radicalisme devrait être anti-idéologique au sens que j’ai examiné. Mais il devrait aussi – ce qu’il n’a pas réussi à faire jusqu’ici – se soucier d’élaborer une théorie. Elle contiendrait trois éléments essentiels. En premier lieu, nous avons besoin d’une vision de ce à quoi nous aspirons – vision fondée sur des besoins humains transcendants et qui ne se limite pas à notre étroite réalité d’aujourd’hui. Ensuite, cette théorie devrait analyser la réalité actuelle, non pas à travers le prisme de catégories anciennes et figées, mais plutôt en prêtant attention à la singularité du moment et à la nécessité de rendre le présent intelligible pour ceux qui nous entourent. Enfin, cette théorie permettrait de recenser – parallèlement à l’action – les techniques qui ont fait leurs preuves pour transformer la société dans le contexte particulier d’aujourd’hui.

Venons-en maintenant à la première chose que l’on demande à cette théorie, qu’elle nous donne une vision de l’avenir. Ici, la pensée marxiste est utile. Certes, elle est vague. Mais quel meilleur rempart contre le dogmatisme ? L’incertitude n’est pas une vertu quand il s’agit de décrire des faits actuels ; mais elle peut s’avérer non seulement acceptable, mais désirable quand on tente de décrire l’avenir.

[…]

Dans La Sainte Famille, un de leurs premiers écrits (vers 1845), Marx et Engels disent que l’homme doit être « libre, non par la force négative d’éviter telle ou telle chose, mais par la force positive de faire valoir sa vraie individualité ». […] Voilà qui peut s’adresser aux actuels pays soi-disant socialistes où l’on emprisonne les écrivains qui critiquent l’État ; mais aussi à un pays comme les États-Unis, qui donne aux individus les libertés négatives du Bill of Rights, mais distribue de façon très inéquitable l’espace social permettant aux gens de faire valoir leur individualité, d’exercer leur liberté […].

Pour l’instant, la nouvelle gauche ne sait absolument pas comment expliquer ce difficile problème de liberté à tous ces habitants des États-Unis dont l’éducation se résume aux manuels d’histoire et aux concours d’écriture de la Légion américaine. Ce qui peut rendre la nouvelle gauche réellement novatrice et pertinente pour l’époque présente est sa capacité à décrire objectivement, sans faire appel aux slogans poussiéreux sur les « libertés bourgeoises », le degré de liberté dont les gens disposent dans ce pays – tout en montrant que c’est effectivement une question de degré, que la liberté aux États-Unis est comme la richesse, abondante et très inégalement répartie.

Passons maintenant à un autre aspect de la conception marxiste. Une croyance populaire très répandue continue à perdurer, en particulier chez les lecteurs du Reader’s Digest, selon laquelle le marxisme prônerait la domination de l’État sur l’individu, alors que la démocratie défendrait l’inverse. De fait, l’existence d’États tentaculaires et tyranniques qui se définissent comme marxistes conforte cette idée. Mais un véritable radicalisme rappellerait aussi bien aux habitants des pays socialistes que capitalistes quel était l’espoir de Marx et Engels, exprimé dès le Manifeste : qu’un jour « le pouvoir public [perde] son caractère politique » et forme « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». […] Il note [plus tard], à propos de l’éducation du peuple par l’État que « c’est au contraire l’État qui a besoin d’être éduqué d’une rude manière par le peuple ».

[…]

[…]

La nouvelle gauche est anti-autoritaire ; elle brûlerait des documents d’incorporation – j’imagine – dans n’importe quel pays. Elle est anarchiste, non seulement en ce qu’elle vise en dernière instance l’abolition de l’État, mais aussi dans son exigence immédiate que l’autorité et la coercition soient bannies de toutes les sphères de l’existence, que les moyens correspondent d’emblée à la fin poursuivie. Marx et Bakounine divergeaient sur ce point, mais la nouvelle gauche a sur Marx l’avantage d’un siècle supplémentaire de recul historique. Nous avons constaté comment la dictature du prolétariat peut facilement devenir une dictature exercée sur le prolétariat, conformément aux mises en garde de Trotsky ou de Rosa Luxemburg. […]

Aux États-Unis, libéraux et radicaux en sont tous venus à s’enthousiasmer pour l’État qui, sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt, semblait bénéfique : il a mis en place certaines réformes économiques et combattu Hitler. La nouvelle gauche, on peut l’espérer, conclura qu’on ne peut faire confiance à l’État, que ce soit pour mener des réformes à leur terme ou pour larguer des bombes seulement sur les envahisseurs nazis et non sur les paysans asiatiques dans leur propre pays. Elle créera donc des constellations de pouvoir à l’extérieur de l’État pour l’obliger à agir humainement, s’opposer à ses actions inhumaines et le remplacer dans plusieurs de ses fonctions par de petits groupes de bénévoles cherchant à faire coexister l’individualité et la coopération. C’est ce que tente de faire le Black Power, dans ses aspects les plus prometteurs.

Aux États-Unis, il faut que la nouvelle gauche fasse comprendre aux gens que l’État, que ce soit sous la forme d’une dictature prolétarienne ou d’un État-providence capitaliste moderne, constitue un intérêt en propre et que, loin de mériter une loyauté aveugle, il appelle critique, résistance et (quand il se comporte bien) vigilance. […]

Autre point sur l’approche marxiste : nulle part peut-être Marx ne s’adresse-t-il plus directement à l’actuelle société de masse, et par-là aux nouveaux contestataires de la société de masse, que dans ses Manuscrits économiques et philosophiques de 1844. Sa description de l’aliénation des individus correspond non seulement au prolétariat classique de son époque, mais à toutes les classes dans toutes les sociétés industrielles modernes – et tout particulièrement à la jeune génération des Américains d’aujourd’hui. Il parle d’individus produisant des objets qui leur sont étrangers et deviennent des monstres indépendants d’eux (regardons autour de nous : nos voitures, nos téléviseurs, nos gratte-ciels et même nos universités) ; des individus qui ne tirent pas de satisfaction de leur travail. Il souligne le fait ironique que l’homme se sent comme un animal dans ses fonctions les plus spécifiquement humaines (travail, création), et n’a le sentiment d’être humain qu’en remplissant ses fonctions animales (nourriture, sexualité). […]

Nous devenons ainsi étrangers à ce que nous produisons, à notre propre activité, à nos semblables, à la nature (idée qui doit autant au marxisme qu’au taoïsme) et enfin à nous-mêmes, car nous nous retrouvons à vivre une autre vie que celle que nous voudrions vraiment. Les nouveaux radicaux d’aujourd’hui en sont désespérément conscients et tentent d’y échapper. Comme ils veulent faire un travail qui leur plaît, ils partent pour le Mississippi ou s’installent dans le ghetto – ou préfèrent tout simplement ne pas travailler plutôt qu’exercer une activité détestable ou parasitique. Souvent, ils tentent de créer autour d’eux des relations qui ne soient pas faussées par les règles ou les exigences du monde qui les entoure. Toutes ces formes d’aliénation découlent de ce que les activités des individus sont contraintes et non libres, ce qui suscite la méfiance des jeunes d’aujourd’hui. Il n’est pas facile de vivre différemment, mais le simple fait d’essayer est un acte de liberté.

[…] À mon avis, les divergences [de la nouvelle gauche avec Marx] commencent avec l’idée de Marx – bien que certains l’attribuent à Engels (une de ces querelles d’universitaires dont je parlais) – que cette conception de l’individu émancipé n’est pas un souhait mais une observation, la conspiration scientifique d’une courbe historique avançant inexorablement vers la liberté humaine.

Notre confiance dans les événements soi-disant inexorables a été sérieusement entamée – ce siècle nous a réservé trop de surprises. […] Nous manifestons sans embarras nos désirs et nos besoins subjectifs – sans avoir besoin d’en démontrer l’existence « scientifiquement ». Là encore, la question de savoir si les normes éthiques trouvent leur fondement dans la science empirique est l’un de ces débats académiques qui n’apportent rien de concret. La plupart des gens ne s’accordent-ils pas sur les nécessités basiques de l’existence – la nourriture, la sexualité, la paix, la liberté, l’amour, la dignité, l’épanouissement personnel ? Il vaut mieux employer son énergie à les satisfaire plutôt qu’à débattre de leur signification métaphysique.

J’ai indiqué plus haut que la deuxième chose dont a besoin une théorie pertinente est une analyse des spécificités de la réalité d’aujourd’hui. L’une des grandes intuitions de Marx est que l’aliénation et le malheur des individus ont une origine matérielle – la rareté des biens dont eux-mêmes et la société ont besoin, l’exploitation, la coercition et les conflits liés à la production. Aussi l’abondance est-elle une condition nécessaire – mais pas suffisante – de la liberté humaine. Aux États-Unis, nous sommes confrontés à ce paradoxe que l’État doté de l’appareil productif le plus énorme, en fait le seul État au monde dont la capacité technologique permettrait le communisme, et où une société communiste aurait les plus grandes chances de préserver la liberté de l’individu (car les sociétés socialistes souffrent bel et bien de pénurie), cet État manifeste des signes d’apoplexie à la simple mention du terme.

[…]

Les catégories économiques marxiennes alimentent depuis longtemps les controverses académiques – et je doute que c’est ce que Marx souhaitait. Mais n’étant après tout qu’un être humain, il a peut-être lui aussi succombé aux tentations de l’intellectuel : sa recherche, sa curiosité, sa passion pour l’élaboration de théories et les constructions scientifiques ont pris le dessus. J’avoue que je ne vois pas en quoi le volumineux tome deux de Das Kapital sur la « circulation des marchandises » et ses longues explications sur la rente absolue et la rente différentielle sont cruciales pour la théorie révolutionnaire. […]

Même une théorie aussi brillante que celle de la plus-value – en quoi peut-elle favoriser l’action sur la société ? Les luttes historiques des travailleurs ont-elles eu besoin de cette analyse pour alimenter leur combativité ? A-t-on vu quelque part cette combativité se transformer en conscience révolutionnaire par la compréhension de la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange de la force de travail ? Le concept de surplus chez Baran-Sweezy (dans Le Capitalisme monopoliste4), qui à la fois recouvre le gaspillage, les dépenses militaires et la capacité productive excédentaire peut se révéler plus fécond, je crois, comme stimulant théorique de l’action révolutionnaire.

James Bevel a raison de dire que l’on ne peut mobiliser un grand nombre de gens que sur des questions évidentes ou pouvant être rendues évidentes. Donc au lieu d’ergoter sur le déclin du taux de profit ou la composition organique du capital, je me concentrerais sur ce qui est d’emblée observable : le fait que notre pays dispose d’énormes ressources qui font l’objet d’un gaspillage honteux et d’une répartition injuste. […]

Le constat de Marx le plus utile sur la société capitaliste est aussi le plus général : nous vivons dans une ère où la production est devenue un processus social complexe, mondial, exigeant de la rationalité, et pourtant notre système est d’une irrationalité incroyable. Parce que ce sont les bénéfices des grands groupes et non les besoins humains qui décident de ce qui sera produit ou non. […] Au lieu de mener des débats théoriques sur les catégories économiques, la nouvelle gauche doit trouver des façons de faire comprendre aux Américains à quel point notre économie est gaspilleuse, irrationnelle et injuste.

En plus d’élaborer un idéal de vie, et de décrire la vie telle qu’elle est actuellement (bien des gens ont besoin qu’on leur mette le nez dessus), le problème théorique le plus urgent de la nouvelle gauche – et celui sur lequel le marxisme traditionnel nous aiguille le moins – est le suivant : comment changer la société ? Comment redistribuer le pouvoir pour redistribuer les richesses ? Comment vaincre les détenteurs du pouvoir et des richesses, qui ne sont pas prêts de les lâcher ? […]

La vieille idée marxiste d’une révolution qui se déclencherait à la faveur d’une panne du mécanisme capitaliste, et suite à l’offensive victorieuse d’un prolétariat structuré et mu par une conscience de classe, n’est plus vraiment tenable aujourd’hui. Là où des révolutions socialistes ont eu lieu, elles ont la plupart du temps été permises par une guerre qui, en affaiblissant ou en détruisant l’État, a créé un appel d’air où des révolutionnaires organisés ont pu s’engouffrer. L’idée libérale traditionnelle d’une évolution progressive vers la liberté, la paix et la démocratie par la réforme parlementaire n’est pas plus convaincante. On constate que la pauvreté et le racisme peuvent s’institutionnaliser, moyennant quelques mesures de façade pour en atténuer les pires aspects ; que la création d’une classe moyenne satisfaite et replète, l’introduction de mécanismes de régulation dans l’économie, peuvent maintenir le statu quo. Enfin, il est devenu normal que le président et un cercle restreint de conseillers décident de toute la politique étrangère, tandis que l’industrie des médias de masse crée un consensus grégaire pour l’avaliser.

Aux États-Unis, il est clair que l’idée ancienne désignant le prolétariat comme moteur de la transformation sociale doit être ré-examinée, à l’heure où l’on achète le silence des ouvriers les plus politisés avec des pavillons de banlieue et des voitures, et où le divertissement de masse les intoxique jusqu’à l’assentiment. Certes, les travailleurs non syndiqués – c’est-à-dire la majorité d’entre eux – ont peut-être un rôle à jouer, mais n’oublions pas que les employés de bureau, le personnel de maison, les ouvriers agricoles et migrants, les employés de l’industrie des services, etc. sont les catégories d’actifs les plus difficiles à mobiliser. L’expérience récente montre que les noirs – et peut-être les noirs des ghettos – représentent le vecteur de changement social le plus puissant du pays. Marx considérait les prolétaires de l’industrie comme des sujets révolutionnaires parce qu’ils étaient pauvres, exploités et regroupés dans les usines. Les noirs sont pauvres, exploités et parqués dans les ghettos. Et depuis Berkeley et le mouvement des teach-in, on a vu que les étudiants – à force d’être poussés toujours plus près de la bouche du canon – peuvent jouer un rôle important. Une alliance improbable, pour l’instant imprévisible, se formera peut-être à la faveur d’une crise nationale.

Comment le changement se produira-t-il ? Par des moyens moins extrêmes que la violence révolutionnaire, mais beaucoup moins paisibles, je crois, que la voie parlementaire habituelle. Même les manifestations du mouvement des droits civiques n’ont pas débouché sur autre chose que des changements symboliques : quelques lois, quelques entrevues avec des dirigeants, et Lyndon Johnson chantant We Shall Overcome. Les émeutes spontanées qui éclatent dans les ghettos sont des signaux d’alerte, mais elles ne produisent pas de changement par elles-mêmes. Un long travail de mobilisation et d’éducation systématique dans les ghettos et les universités, plus diverses actions coordonnées, seront nécessaires pour secouer cette société et la faire sortir de sa torpeur.

L’idée de la nouvelle gauche de créer des organisations parallèles pour faire la démonstration des changements qu’il faudrait mener, de la façon dont il faudrait vivre, renferme des possibilités immenses : c’est le modèle des Freedom Schools, des universités libres, des villes libres – rappelons-nous comment ces institutions, au Moyen-Âge, se sont développées à l’extérieur du système féodal – et des communautés autogérées. Mais cela passe aussi par l’existence de poches de gens libres, actifs, à l’intérieur des villes, universités, corporations. Dans le domaine militaire, la guérilla est apparue comme une réponse face à l’omniprésence d’une armée centralisée. De la même manière, la société de masse nous oblige peut-être à inventer des tactiques de guérilla politique – permettant à des enclaves de liberté, créées ici et là au milieu du mode de vie dominant, de devenir des foyers de contestation et des exemples à suivre. Pour trouver en particulier des moyens de mobiliser, d’installer un rapport de force, de créer du changement, de construire des communautés, les nouveaux radicaux ont besoin d’outils de réflexion – et d’action. Mener à bien une révolution d’un genre nouveau exigera sûrement de combiner ingénieusement force et agilité d’esprit.

De fait, il vaut mieux que l’action soit organisée, réfléchie, mais il devrait y avoir de la place pour tous les types d’actions qu’un individu ou un groupe se sent appelé à mener. À une époque où on est si facilement plongé dans le désarroi, nous avons besoin de cette liberté d’action mise en avant par les existentialistes. […] Nous devons rester existentiellement conscients que l’issue du combat contre les obstacles qui nous entourent est totalement indéterminée. […]

Cette indétermination montre que l’important n’est pas de prédire ou de mesurer des résultats immédiats, mais de prendre le risque d’agir. Nous ne sommes pas totalement libres mais notre force sera démultipliée si nous agissons comme si nous l’étions. Nous ne sommes pas des observateurs, des étudiants, des théoriciens passifs ; par nos réflexions mêmes, nos paroles, nos discours, nos pamphlets, nous chargeons une balance dont on ne peut savoir de quel côté elle penchera avant d’être passés à l’action. L’insistance existentialiste sur la nécessité d’agir – en suivant sa conscience, non en pesant froidement et prudemment « les réalités » – est l’un des traits les plus rafraîchissants du nouveau radicalisme américain.

[…]

Howard Zinn, 1 octobre 2014 Howard Zinn, Se révolter si nécessaire. Textes et discours (1952-2010), Marseille, Agone, 2014. Traduit par Celia Izoard.

Contretemps . Marseille, le 30 août 2016


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